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Rwanda : visiter les mémoriaux du génocide pour apprendre à s’aimer

Les Rwandais sont de plus en plus nombreux à visiter les sites mémoriaux du génocide des Tutsis de 1994. Ils comprennent ainsi mieux ce qui s’est passé et deviennent plus tolérants.

F.N, 35 ans, un rescapé de génocide à Ntarama dans le Bugesera, province de l’Est, n’hésite pas : chaque fois qu’un ami se présente, il lui fait visiter cette petite maison en ruine aux murs de briques cuites percés de brèches béantes, couverte de tuiles rouillées.

C’est l’ancienne église aujourd’hui site mémorial du génocide. Son triste décor – crânes, tibias, et autres parties du squelette humain étalés sur des étagères de fortune ; plusieurs dizaines de cercueils exposés sur des bancs ; des pantalons, pagnes, robes, vestons, des vêtements et des chaussures d’enfants et de nourrissons, d’hommes et de femmes, des ceintures et rosaires – rappelle ces victimes mortes brutalement.

Mais, pour ce rescapé, cette maison n’inspire pas seulement l’horreur du génocide qui a emporté les siens. Pour lui, la fréquentation des sites « maintient la communion permanente avec eux ». Ainsi tous les après-midi, il est sur la grand-route, à attendre d’anciennes connaissances « pour leur faire visiter ses morts », dont des parents, des frères et sœurs, des voisins…

Les morts ouvrent les yeux des vivants

Pour ce survivant, la méditation sur leur triste sort permet de comprendre que « les morts peuvent ouvrir les yeux des vivants à l’amour, au respect de l’autre, à la convivialité, juste pour narguer le passé et allumer le flambeau de l’espoir de demain ».

Le site mémorial du génocide de Ntarama abrite environ 6 000 corps. « Les gros trous dans les murs permettaient aux assaillants, miliciens et militaires de tirer et lancer des grenades sur les réfugiés qui s’étaient barricadés à l’intérieur de l’église », explique un guide. « Avant, le message de nos morts était la haine, la vengeance…, aujourd’hui, c’est la tolérance pour inciter leurs bourreaux à la honte et au regret », constate celui qui y vient quotidiennement.

L’histoire de la colline de Ntarama est celle de toute la région du Bugesera où quatre sites regroupent des milliers de morts tutsis ; Nyamata qui abrite 50 000 victimes, Ruhuha 15 000, Gashora 9 000.

Mémorial de Kigali

À l’exemple du gouvernement qui n’oublie jamais de montrer à ses hôtes de marque les horreurs du génocide des Tutsis de 1994, les villageois commencent eux aussi à s’intéresser aux sites mémoriaux. Ils s’organisent et cotisent pour visiter l’un ou l’autre des plus importants dans le pays.

« Les sites expliquent mieux l’exécution du génocide. On voit la planification de la mauvaise gouvernance et ses conséquences sur la population », raconte un habitant de Gikondo à Kigali, au retour du site mémorial de Murambi, Sud. « Chacun y a son compte. Les dirigeants y apprennent qu’il faut valoriser la bonne gouvernance, les dirigés qu’il ne faut pas toujours respecter les mauvaises politiques », ajoute-t-il.

Selon un guide du mémorial de Gisozi à Kigali, « de nombreux visiteurs sont réconfortés par les témoignages des survivants, et même des tueurs ». Pour Freddy Mutanguha, responsable du grand mémorial de Kigali, chaque année plus de 80 000 visiteurs dont la moitié sont des Rwandais, viennent y apprendre l’histoire de la planification et l’exécution du génocide.

« Je veux vivre, c’est tout ! »

Actuellement, les écoles qui veulent enseigner l’histoire du génocide s’organisent pour emmener un groupe de classes passer toute une journée à visiter ce mémorial. Dix mille élèves du secondaire y ont déjà bénéficié d’une formation. Une jeune étudiante d’une école secondaire à Kigali, dont le père a été condamné pour génocide se félicite de sa visite du Gisozi avec ses camarades.

« J’ai appris jusqu’où peut mener la discrimination… À quoi me servirait-il aujourd’hui de savoir si je suis hutu ou tutsi ? Plus jamais 1994 ! Moi, je veux vivre, c’est tout ! Sans honte ni peur », estime-t-elle deux mois après la visite.

Mémorial de Nyamata

Pour bien accueillir les visiteurs de plus en plus nombreux, le personnel des mémoriaux intègre des conseillers en traumatisme. Ceux-ci accompagnent les visiteurs dont certains piquent les crises de traumatisme durant la visite.

« Avant, je pleurais… une fois même, à Ntarama où reposent mes parents, frères et sœurs, je me suis évanouie quand j’ai reconnu un pagne ayant appartenu à ma mère. Mon mari et mes trois enfants, eux sont à Gisozi. Quand j’y vais, j’ai la sensation de les retrouver, et la nuit je dors tranquille », raconte Jeanne une rescapée, veuve du génocide.

Un habitant de la ville de Nyamata au Bugesera (est), MK, 52 ans, qui a plaidé coupable de génocide se rappelle fortement de sa première visite au site de Nyamata en 2007. « Rendre visite à mes victimes m’a permis de replonger en moi-même, de reconnaître que j’étais un animal qui a besoin d’être exorcisé ! De se réconcilier avec moi-même, avec Dieu et avant tout avec les hommes », reconnait-il. Dès lors, cet homme avoue ne plus cacher la vérité sur le génocide et « avoir été complètement réintégré dans la communauté. »

Par Emmanuel Sehene R.

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