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Casamance : la paix à l’épreuve des faits

En Casamance, la rébellion armée semble en perte de popularité. Les habitants de cette région du sud du Sénégal, en particulier les jeunes, demandent au pouvoir central des emplois, une agriculture et des échanges commerciaux renforcés avec Dakar. Ils partagent aussi bon nombre de revendications des autres Sénégalais.

Syfia Sénégal

En invitant, début octobre, Sibiloumbaye Diédhiou roi d’Oussouye (localité située à 30 km au sud-ouest de Ziguinchor) à s’impliquer dans le processus de paix en Casamance, le président Abdoulaye Wade a fait une tentative de plus pour régler un conflit latent depuis près de 30 ans dans cette région du sud du Sénégal. Cet appel a été lancé par le maire de Ziguinchor, Abdoulaye Baldé, à l’occasion du grand jubilé royal traditionnel (Houmabeul, en diola).

Abdoulye Wade ; Photo : World Economic Forum, Flickr

Toutefois, en dehors de cette manifestation culturelle, on ne parle quasiment plus de la Casamance depuis la mort, en 2007, du leader charismatique du Mouvement des forces démocratiques de cette région, l’abbé Diamacoune Senghor.

Le MFDC s’est en effet ensuite divisé en différentes factions qui s’affrontent par médias interposés, mais plutôt moins souvent avec l’armée régulière. Au nom de la rébellion, des coupeurs de routes braquent cependant des populations innocentes.

Ce qui, aux yeux de l’opinion publique casamançaise et sénégalaise, décrédibilise le mouvement. La paix revient progressivement depuis le cessez-le-feu signé en 2004 et certains déplacés regagnent leurs villages. « Ce processus est irréversible et le temps a joué en défaveur du MFDC », commente Papo Mané, correspondant du quotidien dakarois Walfadjri.

« Trouver du travail aux jeunes »

Mais, pour que la stabilité redevienne une réalité dans l’ensemble de la région, bon nombre de gens interrogés pensent qu’il faut davantage lutter contre le chômage des jeunes, développer l’agriculture et la transformation de ses produits, créer des petites entreprises et améliorer la gouvernance locale.

« Le gouvernement doit s’engager à trouver du travail aux jeunes et à créer plus d’infrastructures. Cela nous permettrait de sentir que nous sommes Sénégalais. C’est important pour nous ! », demande Clémentine Djiba, habitante du village d’Affiniam, à une vingtaine de kilomètres au nord de Ziguinchor. Elle ajoute, amère : « Notre région n’a pas beaucoup bénéficié de l’alternance démocratique de 2000 (qui a mis fin à quarante ans de régime socialiste, Ndlr), alors qu’on aurait pu ouvrir des usines de transformation et commercer plus facilement avec Dakar… »

Rue de Zinguinchor ; Photo : Stévant Bruno, Flickr

En Casamance, la rébellion avait déjà pour origine un problème économique. « En 1981, une marche de protestation contre la Sonacos (Société nationale de commercialisation des oléagineux du Sénégal, Ndlr), qui recrutait des gens d’autres régions, a été durement réprimée.

Une seconde marche a été encore plus durement réprimée… », rappelle E. Manga, 26 ans, intellectuel natif d’une communauté rurale à 30 km de Ziguinchor. Economique au départ, dit-il, ce conflit a été ensuite récupéré par l’abbé Diamacoune Senghor qui en a fait, en 1982, un mouvement de rébellion armée, le MFDC, qui réclama l’indépendance de la région.

Calmes et tolérants, les Casamançais sont aujourd’hui encore fortement attachés à leur culture. Ce qui ne les empêche pas d’affirmer leur appartenance à la nation sénégalaise et de protester avec leurs compatriotes contre la vie chère, la corruption ou la volonté du président Wade de modifier la Constitution pour se présenter une troisième fois le 26 février 2012.

En juin dernier, de violentes manifestations ont ainsi eu lieu dans le pays contre un projet de modification du scrutin qui devait permettre l’arrivée au pouvoir d’un « ticket » président et vice-président composé d’Abdoulaye Wade et de son fils Karim. Devant la contestation, le président a dû renoncer à son projet le 23 juin.Les mêmes protestations à Ziguinchor.

« Wade n’a pas mal fait dans ce pays et en Casamance. Des lycées, des écoles, des dispensaires, des routes, une Université à Ziguinchor et des forages ont été construits. Mais, vu son âge (85 ans, Ndlr), il doit partir et laisser la place aux plus jeunes », résume un chauffeur de taxi-brousse.

A.S., un jeune agriculteur, dit avoir manifesté le 23 juin dernier à Ziguinchor. Pour lui, à l’instar de bon nombre de jeunes, ce mouvement de protestation appelé depuis « M23″ est un symbole de liberté démocratique pour tout le Sénégal. Fin octobre à Ziguinchor, une centaine de personnes est encore descendue dans les rues, à l’appel du M23, pour dénoncer la candidature déclarée du président Wade.

Pour Ibrahima Coly, professeur à Sédhiou (170 km environ de Ziguinchor) la trentaine révolue : « L’Etat devrait engager des concertations avec les populations, impliquer davantage les chefs religieux, les notables et les chefs de famille. » Car l’avenir ne semble pas si sombre.

En Casamance, plusieurs ONG et organismes internationaux d’aide au développement (Usaid, GTZ, etc.) reviennent, de même que la coopération française, qui forme des jeunes dans l’artisanat ou le tourisme. Ces derniers espèrent ne plus être écartés au profit d’autres, non Casamançais, dans les futures offres d’emplois. Au Houmabeul, le roi Sibiloumbaye a prié pour la santé de l’âme, du corps et de la société. Sa prière et les espoirs des jeunes seront-ils entendus ?

Par Madieng Seck

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